Avertissement à l’auditeur-modèle

  • François Bayle

D’où vient qu’à l’écoute, flottante ou attentive, s’associe le schème du “passage” (et tel “passage” n’est-il pas ce qu’on retient d’un morceau de musique) ?
Ce sentiment de flux qui identifie l’émission musicale à une onde et à son passage donc, implique aussi qu’une pression l’anime dont on se sentirait étreint par empathie, sympathie, au point parfois d’en conserver l’empreinte, la résonance qui reste en tête comme une ritournelle, insistante, persistante…
Processus et pression, mémoire et impression, l’émotion traverse l’instant, prolonge ce point d’ouïe, cet “œil” du sablier d’où s’écoule la mystérieuse matière : le temps.
Toupie, pulsar, boule de bal aux facettes multiples, éclats d’instants ou fusées de durées, l’objet de temps legato-staccato-rubato se donne et se dérobe, surgit et au mieux de son maintien s’évanouit, pour ne revenir qu’à travers la mémoire, celle qui perd et retrouve, inscrit puis oublie.
Ainsi va la musique d’élans en passages, d’événements en moments, d’avancées en retours.
Temps traversant-traversé.
Si écouter c’est donner forme, celle-ci s’installe toujours dans une perspective temporelle, perçue à partir d’une unité-étalon, d’un point de fuite du temps.
Alors on entendra que mon objet fut d’étudier mes propres réactions d’écoute selon plusieurs registres temporels, parfois mêlés, chacun déterminé par son calibre ou par son grain : pulsations épaisses, éclats de foules, chocs, chuintements de l’eau, rythmes dansés. Cloches proches ou lointaines (le bruit du temps par excellence). Jusqu’à finir avec les scintillements, grésillements de vents circulaires.
Le temps dans ses états, en cinq passages.

Et mon très modeste hommage offert à la guirlande des philosophes, caillou d’enfant dans leur eau, rond de fumée dans leur firmament.

La forme du temps est un cercle - 59’20, 1999-2001

La nature -ce réservoir d’organismes et de formes temporelles- propose bien des schèmes à notre imagination rythmique : respiration, pulsation, flux et reflux, cycle du jour ou des saisons… Leurs dessins, leurs textures forment le sol, le tapis de l’existence.
Les figures de temps, dont la trace sonore révèle le mouvement intérieur, surprennent par leur vocabulaire familier. Susciter un désir ou plaisir d’écoute à partir des perceptions plutôt temporelles, de leurs élans, images, figures, éclats, tel est bien le projet, son idée dynamique.
Plusieurs “moments” que de mêmes entités traversent vont chacun s’attacher à montrer un aspect du “grain” du temps pour en prolonger l’émotion potentielle.
Voici, mises en œuvre, quelques figures du temps. Il y a celle qui presse et fuit, - qui bat et martelle, - qui déferle en vague, - qui se retire, s’inverse, - qui éclabousse en gerbe, - qui ruisselle en pluie, - qui coule, en s’égrenant, - qui perle lentement, - qui gicle par saccades, - qui gire en tourbillon, - qui s’évapore …
Variations du “coup” à la “trace”, de la pulsation épaisse à la mélodie, de la cloche et son mystérieux pouvoir inharmonique jusqu’au poudroiement des sillages et des orbes aux vitesses variées, en passant aussi par la pulsation et ses “allures”.
Contemplation aux harmoniques pythagoriciennes bien sûr, puisqu’ainsi parle le poète :

[…] Pythagore révèle à ses Grecs
que la forme du temps est le cercle…

[…] Tout arrive pour la première fois, mais de manière éternelle.
Celui qui lit ces mots les invente.
J. -L. Borges - (Le Chiffre - 1981)
J. -L. Borges - (Le Chiffre - 1981)

En cinq étapes le parcours d’écoute aura accompli un trajet, celui de l’unité temporelle allant vers son grain le plus fin, et la perception sensible s’aiguisant progressivement dans son appréciation des images et des formes.
La fugacité des couleurs, la vélocité des figures iront se résoudre en spirale (cette forme tri-dimensionelle du cercle), selon laquelle l’image-son initiale (les cloches) va se trouver prolongée à l’infini dans l’image-son finale : celle des grillons d’été dans la nuit d’un temps suspendu, rêveur.

Quelques indications sur les mouvements :

1 – concrescence 12’25”
(… bouillonnement, pression du temps)
L’effervescence sonore s’installe et comme un gaz occupe le volume d’écoute.
Mais celui-ci semble comme troué de soudaines amnésies, de parasitaires réminiscences. D’irréelles plages de durées venues d’ailleurs s’interposent. Etranges multiples.

2 – si loin, si proche … 16’53”
(… espacement, temps-miroir)
L’air du temps porte le son et ses reflets…
De même que deux tonalités ne sont jamais aussi éloignées entre elles que décalées d’un petit intervalle, de même des sonorités très différentes peuvent aisément fusionner, tandis que très proches elles resteront distinctes.
Ce qui alors vient me chanter comme musique, c’est le jeu de ces associations-dissociations entre figures proches et images lointaines. La perception immédiate les appréhende comme une odeur. L’animalité de l’écoute y flaire une piste et, retournant la mémoire des formes, retrouve les schèmes et les désirs enfouis. Alors la représentation fonctionne : je m’y reconnais !
Les ailes du temps portent les reflets du son.
Ainsi l’écho des cloches sur les murs des cours intérieures (et singulièrement celles de l’église Saint-Séverin d’où je les écoute chaque jour depuis 30 ans, avec en prime les “piafs” des moineaux qui en cadence y répondent…)
… si proche (à quinze mètres à peine) … si loin (je ne suis pas oiseau)
Ainsi les “coups” que j’imprime aux flûtes de Pan, les reflets dont j’organise les “délais”…
Et les différences microtonales, les fusions des matières, les percussions de souffle, les accents dans les lignes. Les mutations de proche en proche, les distances …

L’air porte les ailes.
Le temps porte les battements.

3 – tempi 7’27
(… morcellement, temps interne)
Entités agitées, glissées. Figures presto-subito, gigues presque lentes. Étirements contractés, accents contrariés, points espacés, lignes harmonisées. Où est-on, où en est-on ?
Quelle est cette agitation, palpitation, altération ?
Suis-je concerné par ce fourmillement, tremblement ? Suis-je au milieu de cette toile d’araignée qui vibre ?
Suis-je le lieu de cette vibration temporelle? De ce phénomène ? Vite oublié…
Mais, pourrait-t-il …quand et pourquoi, et pour qui d’autre … se reproduire ?
(Ne suis-je moi-même un “tempo-phénomène” ?)

4 – allures 9’07
(… déplacement, pulsion du temps)
Qu’est-ce qu’une “allure” ? C’est – dans le solfège concret schaefferien – la qualité fluctuante de l’entretien d’un son. Le mouvement qui anime d’une pulsation interne la vie d’une résonance, qui bat … (à ne pas confondre avec le “vibrato”, oscillation mélodique s’apparentant au trille).
Le mot vient du verbe “aller”, manière d’aller, démarche (raide ou souple, régulière ou boitillante) dans la vie dynamique de l’être-phénomène.
Le “pulse” de ces êtres. Mon “pulse” participatif.

C’est aussi, l’allure ou manière d’être, ce qui ne peut cacher la faille psychologique : la “dégaine”, cette marque de l’expérience (celle du temps).

5 – cercles 13’15
(… ruissellement, temps tourbillon)
D’abord la grêle légère de ces “grains” du temps qui coule comme d’un sablier et grignote la durée étale, l’anime de risées comme le vent en bouffées sur l’eau, accélérations légères dans la vélocité immobile…
Puis ces souffles glissés qui doucement montent en parcourant circulairement l’aire d’écoute…
Puis ces figures, en forme de constellations que le vent encercle…
Puis ces cercles qui s’agrandissent, s’encerclent eux-mêmes concentriquement, s’animant, s’apaisant…
Puis ce grain fin qui tisse sa trame et celle-ci qui s’étoffe et couvre l’espace…

On l’aura compris, ce jeu pourrait durer…

F.B.